Le roman de Tokyo, en route vers 2020 (1er épisode)

Les jardins seigneuriaux de l’époque d’Edo

Promenade dans des jardins magnifiques

| Daimyo Garden

Comment définir le jardin d’une résidence seigneuriale ?

Il s’agit d’un jardin idéal de l’époque d’Edo, caractérisé par son utilité (sa fonction) et ses paysages (sa beauté).

SHINJI Isoya

A l’époque d’Edo (1603-1867), le système de la résidence alternée impose à chaque seigneur féodal la possession d’une demeure à la capitale. Les seigneurs rivalisent dans la construction de résidences équipées de vastes jardins. On dit que le nombre de ces jardins avoisinait le millier. Après la Restauration de Meiji (1868) ils tendent à disparaître progressivement, mais il reste encore, dans le Tokyo d’aujourd’hui, quelques jardins qui rappellent cette époque. L’origine de ces jardins seigneuriaux, leur signification et la façon de les apprécier nous sont expliquées par SHINJI Isoya, figure de premier plan dans le domaine de la recherche sur la création des jardins.
Interview et texte / Rédaction de JQR Photos / Takai Tomoya

Le charme incomparable des jardins seigneuriaux réside dans un subtil équilibre entre la beauté de leurs paysages et leur utilité

Comme son nom l’indique, le jardin seigneurial était le jardin d’une famille de guerriers. Il était donc très différent des jardins attachés aux temples bouddhiques ou aux résidences de la noblesse de cour. Sa beauté n’était pas la seule chose qui importait. Par exemple, le jardin Hamarikyu-onshi dans lequel nous nous trouvons était à l’origine, sous le nom de Hama-no-gyoen, un jardin appartenant à la famille du shogun. Il contenait deux espaces dédiés aux canards sauvages, Shinsenza et Koshindo, endroits dans lesquels on pouvait chasser ces animaux. Il y avait également un terrain d’équitation, ainsi qu’un espace pour pratiquer le tir à l’arc. Comme les guerriers devaient toujours être prêts à combattre, l’entraînement quotidien aux arts de la guerre était indispensable. C’est pourquoi on trouvait ces lieux d’entraînement même dans les jardins.
Parce qu’on envisageait une éventuelle bataille, la construction aussi bien que le choix du terrain étaient stratégiques. Le jardin Hama-no-gyoen, entouré de solides murs de pierre et équipé d’une place carrée à l’entrée, évoque une forteresse. En empruntant le fossé Yamashita depuis le château d’Edo, on pouvait descendre la rivière Tsukiji et atteindre l’embarcadère de la plage, ce qui permettait de prendre la mer en cas d’urgence. Tout était prévu pour que
l’on puisse s’enfuir au besoin.

Selon le Dr. Shinji, les discours visant à comprendre les jardins japonais à partir de la pensée Zen ou de la pensée bouddhiste en général ne font que compliquer les choses. L’important, explique-t-il, est de commencer par prendre plaisir à utiliser les jardins.

Cependant, les guerriers n’étaient pas obsédés par la guerre en permanence. Comme l’indique l’expression La guerre, mais aussi la paix, ils savaient certes se battre, mais n’en étaient pas moins habiles dans la diplomatie et la gestion des affaires. Dans ces domaines, le jardin était un atout fort utile.
On trouve dans le jardin Hama-no-gyoen plusieurs maisons de thé : la maison de la Petite île au milieu de l’étang, la maison des Pins, ainsi que la maison de l’Hirondelle restaurée récemment. Ces endroits étaient utilisés pour accueillir des invités et entretenir des relations sociales. On y buvait du thé aussi bien que du saké, on y organisait des repas et les dames y étaient évidemment nombreuses. Autrement dit, le jardin n’était pas uniquement une destination raffinée où l’on venait admirer des paysages. C’était également un lieu stratégique, ainsi qu’un endroit où l’on pouvait jouir de plaisirs divers. On peut appeler cela la culture globale de l’époque d’Edo.

Les jardins seigneuriaux étaient construits sur de vastes terrains, et leur construction pouvait prendre de nombreuses années. Le jardin Korakuen de Koishikawa fut créé en l’an 6 de l’ère Kan.ei (1629) par Tokugawa Yorifusa, fondateur de la branche de Mito de la famille Tokugawa, dans l’une des résidences du fief à Edo (cette résidence allait devenir plus tard la résidence principale du fief de Mito à Edo). Le jardin fut finalement achevé par son successeur, Tokugawa Mitsukuni. Quant au jardin Hamarikyu-onshi, il s’agissait au départ d’un endroit où le shogun pratiquait la chasse au faucon. C’est Matsudaira Tsunashige, frère cadet du quatrième shogun Tokugawa Ietsuna, qui reçut du shogun le terrain en cadeau en l’an 3 de l’ère Jo.o (1654) et décida d’y construire une résidence après avoir fait faire des travaux de remblaiement sur la mer. Par la suite, les shoguns successifs ont construit ou reconstruit de nombreux jardins, avant que leur forme actuelle ne se fixe sous le onzième shogun, Ienari. D’autre part le jardin Rikugien, dont la construction a pris sept années, a été édifié en l’an 8 de l’ère Genroku (1695) par Yanagisawa Yoshiyasu sur un terrain reçu en cadeau du cinquième shogun, Tokugawa Tsunayoshi.

Beauty in a Garden Arises from Practicality and Purpose

Ce qui est important dans cette culture des jardins, c’est l’harmonie entre l’utile et le paysage. L’utile renvoie à l’usage pratique, concret. Le paysage évoque bien entendu
l’esthétique des panoramas, mais aussi leur caractère pittoresque. L’attention portée à ces deux aspects, le respect de l’équilibre qui les relie sont centraux dans la création des jardins, et communs à tous. C’est en unissant l’utile et le paysage que l’on fait naître la beauté.
Lorsqu’on parle de l’utile pour les jardins seigneuriaux, cela n’est pas limité aux aspects militaires. Les domaines de la médecine, de la nourriture et de l’agriculture en font partie, et ces jardins incluaient un endroit où cultiver des plantes médicinales, un potager, une forêt de pruniers, un champ de thé ou encore une rizière. On tentait même d’y acclimater de nouvelles productions, comme le prouve la tentative
d’Aoki Kon.yo de faire pousser des pommes de terre de Satsuma dans le jardin Hama-no-gyoen, un bel exemple de soutien au développement de l’économie. Les gouvernants de l’époque devaient s’occuper aussi bien de l’industrie que de la culture, des arts, ou encore de l’éducation. Finalement, pour les multiples aspects de son fonctionnement concret, la société des guerriers s’appuyait largement sur les jardins seigneuriaux, espaces qui remplissaient donc un rôle très important.

Le principe essentiel du jardin seigneurial est de reproduire un idéal en miniature, à l’intérieur d’une enceinte

Pour construire un jardin, il faut commencer par clôturer un espace. Jardin se dit garden en anglais, et ce terme contient la notion de garder. Un mur de pierres, une palissade, un fossé… il existe plusieurs façons de clôturer un espace. L’enceinte la plus imposante sera celle fournie par le flanc
d’une montagne. Dans ce cas, l’espace est un petit monde formé par un bassin. La clôture est la condition essentielle qui permet aux êtres humains de vivre en sécurité, et
c’est pour cette raison que les anciennes capitales du Japon ont toutes été situées dans des bassins.
Il s’agit donc de construire une clôture, gage de sécurité, et de bâtir à l’intérieur un paradis (Eden). Cependant, l’idéal diffère selon les époques. Dans l’Antiquité, on priait simplement les kamis et le Bouddha. A
l’époque moderne, les hommes ont acquis puissance économique et capacités techniques, et se sont mis à représenter le monde et les paysages qui leur plaisaient. Par exemple, des lieux célèbres du Japon et de la Chine ont été reproduits dans le jardin Korakuen de Koishikawa. Le lac sur lequel on a placé les îles de Horai et de Chikubu représente aussi bien la mer que le lac Biwa. Dans l’enceinte de ce jardin, on a disposé avec art des représentations de lieux célèbres tels que les cascades de Shiraito (mont Fuji) ou les digues du Lac de l’ouest de la province chinoise de Hangzhou, lieux que tous les gens cultivés connaissaient. Bien entendu, comme il était impossible de les reproduire grandeur nature, on a créé des modèles réduits. On appelle cela des paysages miniatures. Il s’agit donc de construire à l’intérieur d’une clôture un paradis en miniature. C’est sur cette idée originale que se fonde la création des jardins japonais. Dans le jardin Rikugien, construit 70 ans après le Korakuen, on a reproduit en modèle réduit des paysages des 88 lieux célèbres loués dans les poèmes du Man.yo-shu ou du Kokin-waka-shu (recueils de poèmes, respectivement du 8e et du 10e siècle), tels que le plan d’eau Deshio-no-minato et le col de Fujishiro. C’est une sorte de parc à thème inspiré du monde des waka. Le thème est certes différent, mais pour le principe cela ressemble fort à Disneyland ou Universal studios. Dans un endroit clos, les concepteurs ont reproduit un monde idéal en utilisant habilement les références de la poésie japonaise de style waka.

Construire des paysages grandioses en reliant le jardin à l’extérieur

Ce qu’on appelle paysage emprunté ne consiste pas simplement à avoir une vue sur l’extérieur, mais à intégrer une montagne ou une pagode située hors du jardin dans le paysage de ce dernier. Les humains,
lorsqu’ils sont toujours enfermés, sentent vite bouillonner en eux le désir d’établir des liens avec l’extérieur. A l’époque d’Edo, durant laquelle le pays était fermé, les gens rêvaient de l’étranger. Pendant la période féodale, la vie quotidienne et les activités sociales des seigneurs avaient aussi lieu, d’une certaine manière, au sein d’un univers mental clos. Il en allait de même pour le shogun, et si Tokugawa Ienari (1773-1841) venait souvent se détendre ici, dans le jardin Hama-no-gyoen, c’est sans doute parce qu’il voulait échapper à cette atmosphère suffocante. Ienari, débarrassé des contraintes, retrouvait ici toute sa vigueur, et sa descendance ne compta pas moins de cinquante-trois enfants. C’est là l’influence la plus remarquable de ce jardin (rires). Je donne peut-être l’impression de plaisanter, mais ce que je dis est sérieux, au moins en partie. La plupart des gens considèrent les jardins uniquement comme des biens culturels qu’il faut préserver, mais c’est une idée bizarre. Car ces jardins renferment aussi une histoire de la vie quotidienne. En étudiant celle-ci, on comprend comment étaient organisés le pays et la société. En parcourant sans relâche la culture, la société et l’époque, on parvient finalement à saisir une image d’ensemble cohérente.
Pour revenir au sujet, il faut dire que la position géographique occupée par ce jardin recèle une certaine force. A l’origine c’était encore plus impressionnant. Malheureusement, les gratte-ciel construits aux alentours ont gâché la grande valeur de ce paysage.
Par exemple, lorsqu’on contemple l’étang
d’eau de mer depuis la maison de thé des Pins où nous nous trouvons, on aperçoit de
l’autre côté un monticule artificiel représentant le mont Fuji. Comme on le compare avec
l’immeuble situé en arrière-plan, il est difficile de penser qu’il s’agit d’une montagne, mais à l’époque d’Edo on imaginait sans peine que c’était le mont Fuji. En considérant que la vue proche était devant l’étang, le Fuji miniature constituait la vue intermédiaire, tandis que la vue lointaine montrait les bateaux dont les voiles s’agitaient au large de Shinagawa. Encore plus loin se dressait majestueusement le véritable mont Fuji.
C’est ainsi que l’on concevait les paysages, en tenant compte avec beaucoup de précision de la superposition des vues proches, intermédiaires, lointaines et très lointaines. La magnificence des jardins seigneuriaux est étroitement liée à leur conception intégrant des panoramas extérieurs, c’est-à-dire à la beauté des paysages empruntés.
Imaginez la vue, grandiose et magnifique. Ne dirait-on pas un tableau ? Ce spectacle
d’une grande valeur artistique, en harmonie avec la nature, a été saccagé par des immeubles contemporains construits à tort et à travers. De nos jours, comme ces immeubles constituent l’arrière-plan, la valeur du jardin Hama-no-gyoen atteint à peine le millième de celle de l’époque d’Edo. La culture de l’époque moderne, irremplaçable et dont le Japon est si fier, disparaît ainsi progressivement.

L’interview a eu lieu à la maison de thé des Pins, située dans le jardin Hamarikyu-onshi. A l’époque d’Edo on pouvait apercevoir,
en arrière-plan de l’étang d’eau de mer, les voiles des bateaux naviguant au large de Shinagawa et, dans le lointain, le mont Fuji.
Mur de pierres et fossés entourant un jardin

Le jardin Hama-no-gyoen, qui jouait le rôle d’annexe du château
d’Edo, était doté
d’une place carrée construite avec
d’énormes pierres de Komatsu.
C’était l’entrée principale du château. Assurément, il s’agissait d’un jardin prêt pour la bataille.

Le rôle principal revient aux arbres touffus Les saisons sont mises en scène par les fleurs et les feuilles d’automne

Il est indéniable que, dans les jardins, le rôle principal revient aux arbres. La beauté qu’ils dégagent est liée aux dizaines, voire centaines d’années pendant lesquelles ils se transforment. Cependant, le premier rôle est tenu par un arbre unique, véritable œuvre
d’art. Selon les jardins on peut l’appeler le Pin unique, ou le Pin de trois cents ans, et la forme de chacun de ces arbres est originale. Pour compléter le paysage, il faut également des forêts. Par exemple, au jardin Korakuen de Koishikawa, comme le lac est une métaphore de la mer, on a utilisé des pins noirs pour les forêts plantées tout autour. Sur le plateau de Koishikawa, on trouve plutôt des pins rouges, mais les forêts de pins noirs sont utilisées pour mettre en scène un paysage côtier. Enfin, on plante des futaies denses qui font le tour du jardin et servent de clôture. En l’isolant du monde extérieur par un mur de verdure, elles transforment
l’intérieur du jardin en une sorte de petit univers indépendant.
Les arbres dont nous venons de parler détiennent le rôle principal et constituent la structure du jardin, tandis que les arbres à fleurs, ou ceux qui donnent de magnifiques feuilles en automne servent à mettre en scène la succession des saisons. Il s’agit des pruniers, des cerisiers, des azalées, des glycines, des hortensias ou encore des érables.
Les jardins japonais sont essentiellement faits de paysages naturels. Les forêts aux couleurs vives qu’engendre la mousson asiatique créent un environnement verdoyant. Comme l’humidité et la température sont élevées, les plantes poussent vite. Cependant, il est important que les paysages conservent leur état d’origine. Il faut donc arracher les mauvaises herbes et contrôler la croissance des arbres, ce qui a entraîné
l’essor des techniques de taille et d’élagage. Ainsi, la beauté des jardins japonais est indissociable des soins apportés par la main de l’homme.
En dernier viennent les plantes couvre-sol, qui forment une sorte de couverture cachant la surface du terrain. C’est le rôle de la pelouse. On sait qu’il existait déjà des pelouses à l’époque de Heian (794-1185), mais ce n’est qu’à l’époque d’Edo qu’on en plante en grande quantité dans les jardins seigneuriaux. Dans les anciennes capitales, cet usage était rare. A Kyoto, c’est la mousse qui domine. Les jardins seigneuriaux, disposant de vastes espaces bien exposés à la lumière, étaient sans doute des endroits parfaits pour créer des pelouses.

Jardin placé à l’entrée de la résidence du fief de Mito, que l’on traversait avant d’arriver au Korakuen de Koishikawa (photo du haut).
Après avoir traversé deux ponts on se trouvait face à un imposant portail. Une fois le portail franchi, on pénétrait dans le jardin Korakuen, puis on s’engageait sur le chemin Kisoji (évocation en miniature d’une ancienne route commerciale de la province de Shinano). Il fallait avancer un certain temps sur ce chemin serpentant entre des arbres hauts et touffus (photo du milieu),
qui finissait par déboucher sur le lac (photo du bas). On dit que les invités, contemplant soudain une grande étendue d’eau après avoir traversé la pénombre d’un chemin de montagne, étaient surpris par
l’éclat du jardin qu’ils découvraient.

Quelques dispositifs d’expérience temporelle pour apprécier les jardins

Les jardins seigneuriaux contiennent
d’ingénieux dispositifs qui, en jouant sur la notion de temps, permettent de mieux profiter de leurs paysages. Ces dispositifs sont très divers, et jouent aussi bien sur le temps court que sur le temps long.
Pour le temps court, on peut prendre
l’exemple des chemins qui traversent les jardins. Quand on se promène dans le Korakuen de Koishikawa, certains chemins sont faits de rochers espacés, d’autres se séparent en deux, escaladant la montagne ou descendant vers le lac, et le parcours est très compliqué. Comme dans un film, des paysages changeants semblent défiler au fur et à mesure que l’on progresse. Lorsqu’on marche sur un gros rocher, on ralentit naturellement le pas pour contempler les plantes couvre-sol étendues à ses pieds. Puis, de cet endroit, on profite au maximum du panorama, qu’il s’agisse du lac, de l’île ou de la cascade. Afin d’apprécier les alternances d’états calmes et de mouvement, les sinuosités du parcours, s’adaptant aux dépressions du terrain, dessinent les virages les plus serrés . Cela permet, par exemple, de reprendre sa respiration en faisant lentement le tour d’un point d’eau après
l’essoufflement d’une ascension.
Il en va de même pour les revêtements du sol, et l’on passe de voies pavées à des chemins de rochers espacés, de pierres enfoncées dans le sol, de tuiles, de graviers ou de terre. Les chemins de rochers espacés peuvent se terminer brutalement après neuf ou douze pas, ou bifurquer soudainement, et l’on ne suit jamais le même type de chemin bien longtemps. Dans les chemins de gravier on marche d’un pas rapide, mais sur les rochers espacés il faut être prudent et faire attention à chaque pas. Si, pour quelqu’un qui marche dans la rue, la vitesse est
d’environ 1.3 mètre/seconde, sur les chemins des jardins elle ne dépasse guère 0.7 mètre/seconde. Les variations du chemin servent à mettre en scène le plaisir de la promenade et la jouissance des paysages.
Selon les revêtements, le bruit des pas varie. A l’époque, on marchait avec des socques de bois, ou des sandales de paille. Cela créait une certaine musique, le rythme de chacun étant particulier, et on accompagnait cette musique en se promenant dans le jardin. En mettant ainsi en scène le temps et les déplacements du corps, on allait jusqu’à les associer avec les variations de bruits et de paysages. Autrement dit, le rythme de la promenade était entièrement conçu pour que l’on profite des paysages. Voilà pour les temps courts.
Après les temps courts viennent les questions du matin et du soir. Pour montrer un magnifique lever ou coucher de soleil, ou encore la tombée de la nuit, on imaginait des solutions ingénieuses ayant recours à des lanternes ainsi qu’à des torches. Fallait-il choisir le haut de la colline, le bord de
l’étang ? Les circonstances et la direction du lever et du coucher de soleil étaient importants dans ces choix.
Ensuite, il y a les quatre saisons. Dans le jeu de cartes japonais appelé Hanafuda, plantes et animaux de toutes les saisons sont décrits, de janvier à décembre. Pour le mois d’avril, ce sont la glycine et le coucou, pour juillet la lespédèze et le sanglier. Ce jeu met ainsi en scène l’atmosphère associée à chaque saison, en combinant plantes, animaux et fêtes rituelles. En ce qui concerne les plantes des jardins japonais, on ne passe pas du vert au rouge et au blanc, mais on suit plutôt une subtile variation des verts au fil des saisons. D’abord la germination, puis les bourgeons, le reverdissement, le vert foncé, les feuilles jaunies, les feuilles d’automne, et enfin les feuilles mortes. A l’arrière-plan sont disposés des conifères, ce qui met en valeur la période qui va des feuilles d’automne aux feuilles mortes.
D’un côté on met en scène l’accumulation de brefs intervalles de temps, de l’autre on met en valeur le poids des changements
qu’apporte le temps long, sur des périodes de 10, 100 ou 1000 ans. Pour illustrer cette pratique, on utilise parfois l’expression chinoise suivante : 10 ans pour un paysage, 100 ans pour un site splendide, 1000 ans pour une culture.

Les arbres jouent le rôle principal,
et l’on admire le premier d’entre eu
x

Hamarikyu et son Pin de trois cents ans, le Korakuen de Koishikawa et son Pin unique (photo), le Rikugien et son Cerisier pleureur… bien souvent un arbre particulier, très ancien ou renommé, est placé au centre du paysage. Chacun de ces arbres a une histoire, et tient le premier rôle dans son jardin.

Eloge de l’ombre et esthétique de la patine

L’architecture des maisons de thé est un élément indispensable des jardins seigneuriaux. Si l’auvent est profond, cela crée une ombre profonde et l’on peut profiter de la lumière qui, après s’être reflétée sur
l’étang, danse sur son plafond. Un auvent profond rend l’extérieur plus lumineux, et assombrit la pièce. Selon les dimensions de
l’auvent, on peut obtenir 5-6 degrés d’ombre, comme l’explique Tanizaki Jun.ichiro dans son Eloge de l’ombre. Qu’il s’agisse de la vue que l’on contemple depuis la maison de thé, ou depuis une maison donnant sur une ruelle, c’est la même chose. Quand la lumière extérieure est forte, mais aussi quand tombe une pluie battante, un auvent profond crée une beauté profonde. L’architecture japonaise nous rend plus sensibles à la beauté d’un jardin noyé sous la pluie.
On utilise beaucoup l’expression wabi/sabi, et pour ma part, lorsque je souhaite donner une explication claire à des étrangers, je parle de beauté de l’âge, c’est-à-dire de la beauté produite par la maturation qu’apporte le temps. Le terme sabi s’écrit en japonais avec un kanji utilisé dans le mot nature (shizen). Il a aussi le sens de ce qui doit être. Autrement dit, ce terme décrit ce qui finit, avec le temps, par ressembler parfaitement à la nature. Les jardins étant créés par
l’homme, ils ne sont pas, lorsqu’ils sont tout récents, stables et apaisants. Comment faire pour qu’ils finissent par ressembler à la nature ? La réponse est simple : il faut du temps.

Contempler, enjamber, apprécier les rochers espacés

Un parcours mettant en scène les multiples visages du jardin. Parce qu’il faut regarder où on met les pieds, on avance pas à pas sur les rochers espacés. On contemple leur disposition, et l’on prend plaisir à accélérer ou ralentir, selon l’espacement des rochers.

Au Japon, on n’aime pas l’aspect de la peinture neuve. Les Anglais parlent de beauté de la patine (le terme weathered exprime la façon dont un objet se fond dans son environnement quand la pluie ou le soleil l’ont fait changer de couleur ou lui ont donné un aspect délavé). Le bois blanc, exposé à la pluie ou à la rosée, perd progressivement sa couleur pour devenir grisâtre. C’est ce que recherchent les Japonais. Le bois blanc de la maison de thé de l’Hirondelle, qui vient d’être achevée, est très beau, mais ce n’est pas une beauté qui se fond dans le paysage. Nous deviendrons admiratifs quand elle aura été exposée au vent et à la pluie, quand avec le temps sa couleur sera devenue grise ou marron, tandis que son toit sera couvert de mousse. Selon moi, la particularité des jardins japonais, leur valeur ultime réside dans la beauté du temps, la beauté de
l’histoire, la beauté de la patine.
La beauté du temps grave son âge dans le jardin japonais. L’étendue des racines d’un arbre, la hauteur de ses branches, les pierres moussues, les lanternes en pierre abîmées auxquelles s’accrochent les fougères… les pièces pour le thé ou le repas dont le bois est pourri… des paysages à la beauté fugace, changeante, qui naissent de la lumière et du vent qu’apportent chacune des quatre saisons. Et nous autres humains, qui menons notre vie dans cet environnement. Je conseille à chacun de venir au moins une fois se promener dans les jardins d’Edo, afin d’apprécier le charme de cette atmosphère.

Les jardins japonais (Editions Chuko shinsho)

PROFILE

SHINJI Isoya

Docteur en agronomie. Chercheur spécialisé dans l’étude de la création des jardins.
1999-2005 : Président de l’Université d’agronomie de Tokyo. Occupe ensuite successivement les postes de Président de l’Académie consacrée à l’étude de la création des jardins, Président de l’Académie de planification urbaine, Président de l’Association internationale d’agronomie pour l’Asie du sud-est. Actuellement professeur émérite à l’Université d’agronomie de Tokyo.
Reçoit en 2007 la Médaille du Mérite (ruban violet), puis en 2015 le Prix des Etudes scientifiques « vertes ». Ouvrages publiés : L’ère de l’agriculture (Editions Gakugei), Particularités des jardins japonais – Style, espace, paysages (Editions de l’Université d’agronomie de Tokyo), Jardins japonais – Esprit et technique de la conception de paysages(Editions Chuo-koron shinsha), Les jardins japonais (Editions Chuko shinsho)…